mercredi 18 juillet 2012

 
Colombie Britannique - Yellowhead Highway (1)


Arrivée à Prince Rupert, province de Colombie Britannique au Canada. Ce qui me frappe le plus, c'est la température: il fait bien plus doux qu'en Alaska, même si le ciel est couvert. Et ce n'est pas pour me déplaire. Ca a enfin un parfum d'été après la pluie et la fraîcheur alaskiennes. Il faut dire que le ferry a parcouru plus de 400 km vers le sud, et ça se sent. Deuxième surprise: je constate sur les panneaux routiers que les distances sont exprimées en kilomètres. J'avais complètement oublié qu'ils avaient le même système métrique que nous. Il faut dire que lors de mon dernier passage au Canada, mes souvenirs s'étaient principalement concentrés sur le crachin montréalais. Fini les feet, yards, miles et Farenheit et toutes ces formules de conversion bizarres. Je me rends à l'auberge de backpackers du coin, objectif: faire le plein de nourriture et de vitamines (des fruits, des fruits!!) avant ma grande traversée et surtout faire ma première lessive. Je n'ai pratiquement plus rien à me mettre qui ne sente le racoon. Quel plaisir d'avoir tous mes habits qui sentent à nouveau la lessive!

J'entame donc le lendemain ma quatrième semaine de voyage sous près de 25 °C et un ciel presque tout bleu. Je dépasse par la même occasion la période maximale de trois semaines de voyage en solo à laquelle je suis habitué. Mais c'est juste symbolique, je ne m'en rends même pas compte. Mon trip suit son cours naturellement sans que le temps ne se fasse sentir. Je pense que c'est le signe que je suis bien où il faut que je sois. Pas d'erreur.

J'embarque sur la Yellowhead Highway qui traverse la Colombie Britannique d'ouest en est. Le sentiment de changement par rapport à l'Alaska se fait, lui par contre, immédiatement sentir et se confirmera par la suite. Le paysage est tout aussi immense et majestueux, avec montagnes, forêts et rivières, mais cependant moins rude et hostile. Le climat plus doux permet ici aux fleurs et aux feuillus d'exister. Fini le monopole des forêts de sapin inextricables. Tout est plus varié, c'est moins dur pour le mental et donc plus agréable à parcourir à vélo.
J'apprécie donc beaucoup d'être redescendu un peu plus au sud et me surprends même à m'extasier sur les fleurs, à les admirer et les renifler. Il y a plein de couleurs différentes. C'est beau. Les aigles pêcheurs sont toujours aussi présents que les pies chez nous et j'ai même la chance de voir un phoque se prélasser dans la rivière que je suis. Il me regarde passer, peinard, en se laissant porter par le courant.


En fin de journée, petite surprise. Je ne suis ni trappeur et encore moins pisteur indien, mais ce que je vois sur la route laisse difficilement place au doute. Ca m'a tout l'air d'être de belles traces d'ours. J'avais presque oublié qu'ils étaient là, eux, avec tous ces changements d'environnement. Brusque remise à l'ordre, je dois toujours être sur mes gardes! Je prends la photo en vitesse puis me barre illico. Les traces sont relativement petites, ça doit être un ours noir. Je n'ai pas envie de trainer dans le coin.


Pour la nuit, je m'arrête après 90 km dans un camping visiblement fermé. Mais un gars qui est là pour la maintenance me dit que je peux rester sans payer et même utiliser la douche. Super! Un type passe en soirée et me montre une photo qu'il vient de prendre: deux grizzlies qui se promènent à l'instant de l'autre côté des rails qui longent la route, juste à la sortie du camping. Si j'étais arrivé une heure plus tard, je les aurais croisés... J'ai des frissons en imaginant la scène. Je passe une soirée tendue à essayer de lire, passant le plus clair de mon temps à scruter les environs au moindre bruissement de feuilles ou coup de vent. En plus, les moustiques s'y mettent. Ils sont plus petits qu'en Alaska mais tout aussi voraces. Avant d'aller me coucher, je rentre toute ma bouffe dans la baraque que le gars laisse ouverte toute la nuit au cas où je verrais quelque chose.

Mais la nuit se passe heureusement sans autre alerte et le lendemain est encore plus beau. Après avoir déjeuné avec des oeufs que mon hôte s'est gentiment proposé de me préparer, je continue ma route le long de la rivière Skeena, paradis des pêcheurs. Je vois d'ailleurs un saumon bondir en remontant le courant. A peine parti depuis dix minutes, un truc bouge et s'enfuit dans les hautes herbes de l'autre côté de la route. Je n'ai rien pu voir à part l'herbe bouger, mais ça avait l'air assez gros. Un ours? J'imagine que oui. Je ne sais pas ce que je ressens. Excitation et peur mêlées.
Plus loin, je crois une famille japonaise qui m'arrête, me prend une bonne vingtaine de fois en photo, me pose des questions. Ils posent à tour de rôle avec moi pendant qu'un autre continue de mitrailler. Une vraie star. Je ne serais pas surpris de me retrouver dans un journal japonais local. Ils m'ont en tout cas dit qu'ils m'enverraient les photos. Cinq minutes après cette séance de top model, un truc bouge à nouveau dans les herbes à mon passage. Et cette fois, je le vois très nettement courir et s'enfuir. C'est bien un ours! Noir, de la taille d'un gros chien. Ma première rencontre avec un ours en liberté à 5 m de moi. C'est génial! J'ai eu un peu peur sur le moment, surpris. Mais en voyant comme ils s'enfuient, ça me rassure. En tout cas, ils ont l'air de pulluler ici.


Mais la rencontre du jour d'après sera la plus intense... Toujours sous 30 °C et en plein soleil d'après-midi, je m'arrête sur le bord de la route pour casser la croûte. Il fait vraiment très chaud. Mais j'adore et ça ne me dérange pas du tout de pédaler sous cette chaleur, du moment que j'ai suffisamment d'eau. Alors que je suis en train de manger mes fruits secs, une voiture en sens opposé s'arrête, du heavy metal à fond. "Fais gaffe, mec, il y a un gros ours qui mange sur le bord de la route de ton côté, là, juste derrière ce rocher. Si j'étais toi, j'attendrais un peu." Me voilà donc tout penaud en train de regarder le fameux rocher qui est à 500 m, mâchant mes friandises tout de suite beaucoup plus difficilement. Et merde... Il fallait bien que ça arrive un jour, ça. Mais j'ai du bol d'être arrêté et prévenu. Une autre voiture s'arrête: "Il est toujours là." Je laisse passer facilement 15 minutes, plus personne ne me fait signe de quoi que ce soit. J'hésite à me mettre en route, mais je ne peux pas attendre là indéfiniment et il est hors de question de camper ici. Il n'y a rien de rien, c'est la brousse, et sachant qu'il est dans le coin, je risquerais de l'attirer avec ma bouffe. J'ai peur, il faut que je me décide à bouger. Je démarre donc. J'approche du rocher et je commencer à faire tinter ma sonnette en parlant fort. J'imagine le gros grizzly. J'accélère comme je peux pour pouvoir passer le plus vite possible. Je passe le rocher et ne vois rien... Si! Il est passé de l'autre côté de la route. Mais ce n'est pas du tout un gros ours, c'est un ours noir. Il lève la tête quand je passe et me regarde passer tranquillement. Ouf! Une fois éloigné et le moment de stress passé, je décompresse en éclatant de rire. Superbe! Magnifique! Quel moment!


Pour le coup, ça m'a foutu un sacré coup de punch et je ferai 110 km sur la journée sans forcer. Il était temps que je trouve un camping car vu la chaleur, mes 4 litres d'eau arrivaient à la fin et j'envisageais mal un camping sauvage sans flotte. Les forêts ont progressivement fait de la place aux prairies et le camping dans lequel je fais halte est justement à découvert, dans un pré. Du coup, pas de moustiques. Les seules bestioles qu'il y a sont de petites mouches noires qui sont certes très chiantes et envahissantes, mais qui n'ont pas l'air de piquer. Je monte donc ma tente sans me protéger. Et c'est la grave erreur... En passant ma main sur mon visage, je reviens avec du sang. C'est à moi, ça? Je n'ai rien senti. Je vais me regarder dans un miroir, et c'est bien à moi. Ca coule et j'en aussi partout sur les jambes. Saloperies de mouches! J'ai même été mordu à la paupière, où j'ai comme deux marques de suçons. Elles ont même été jusqu'à s'insinuer entre les poils de ma barbe pour me mordre.

Et ça a déjà bien dégonflé!
Mais ce n'est que le lendemain que je constaterai l'ampleur du désastre. Mon oreiller est plein de sang séché, mes jambes sont pleines de croûtes, ça chatouille et, le pompon, ma paupière a enflé jusqu'à me fermer l'oeil à moitié. Bravo! J'espère que ça ne va pas empirer, je n'ai pas envie de pédaler borgne. Heureusement, ça partira au bout de deux jours. En attendant, je me trimbale avec une tronche de bagarreur et je me gratte comme un galeux.



Le reste de la journée est difficile. Je sens le contre-coup de mes 110 bornes de la veille, le temps se couvre et le vent se lève contre moi. Sur le coup, j'ai envie d'un hôtel avec piscine sur le bord de la mer. J'y pense, j'ai envie de farniente. Il faut que je m'arrête, je suis trop fatigué et il commence à pleuvoir légèrement par averses. Heureusement, il fait toujours chaud. J'arrive à Hazelton, un village indien. Les habitants de la région sont à 90% des Indiens (appelés Native ou First Nation People, indien étant péjoratif) et ça fait plaisir à voir qu'ils soient restés en majorité dans ces coins reculés. Ils ont un physique carrément asiatique et très bronzé, ce qui prouve bien qu'ils sont arrivés d'Asie par l'ouest. Il est même très difficile à dire pour certains qu'ils sont Américains. Ceux d'ici sont là depuis 8 à 10 000 ans!

Donc, me voilà sur la route de Hazelton quand un type arrête sa voiture devant moi, sort et me demande si j'ai un peu de temps pour causer. Je m'arrête évidemment et on se présente. Il s'appelle Darren: "Tu veux venir planter ta tente dans mon jardin? Et ce soir on ira à une fête." Ca alors! Le gars qui s'arrête pour me proposer ça. Excellent! Je n'hésite pas l'ombre d'un instant. "OK!" Il me dira plus tard avoir apprécié la rapidité avec laquelle j'ai accepté. Il m'explique où est sa maison, dans les bois, au bout de 1,5 km de chemin de terre. Je m'engage sur le chemin et c'est difficile. C'est long, les pentes sont escarpées et la terre s'est transformée en boue suite aux averses. Je m'enfonce dans les bois et commence à me dire que j'ai peut-être été un peu trop rapide à accepter. Et si c'était un méchant? Je suis peut-être en train de plonger tête baissée dans un guet-apens? Mais finalement je vois sa maison se profiler en haut d'une côte. Une vraie cabane dans les bois avec tout le confort nécessaire.


Je plante ma tente, puis Darren me fait le tour du propriétaire. C'est un amoureux de la nature, un vrai. Un qui vit dedans et avec elle. Sa maison n'a ni électricité ni eau courante. Les toilettes sont naturelles et la merde est utilisée comme compost. Il m'emmène admirer la vue qu'il a de sa propriété et c'est juste splendide. Il ne s'emmerde pas, le gars.




Darren qui prépare du saumon avec des fleurs
Une étendue de nature rien qu'à lui et son pote avec qui il la partage, dans laquelle il cueille pas mal d'herbes et de fleurs qu'il utilise dans ses plats. Il me fait goûter des fleurs et c'est vraiment bon! Ce que j'apprécie, c'est que Darren n'est pas un extrémiste. Il est juste à fond dans son mode de vie, mais intelligemment, pas comme un qui veut se la jouer. Il n'exagère rien. Et il veut le partager avec le plus de monde possible. Il aime les voyageurs et c'est pour cela qu'il m'a arrêté sur la route. Trois jours auparavant, il avait accueilli un cycliste argentin.


Après ça, on démarre pour la fête. Je ne sais du tout quel genre c'est et je suis un peu gêné avec mes habits crados. Tant pis, je suis un voyageur et je viens de faire une étape à vélo, la bonne excuse. Finalement, je découvre que la fête se passe en extérieur au Chicken Rocket Ranch avec des fermiers et des hippies. Tout le monde est plus crade que moi et j'ai l'impression de blinquer comme un sou neuf. Ils viennent de travailler au champ et c'est maintenant la fête. Concours de tir à l'arc, barbecue, bières, musique autour du feu, de la bonne nourriture "nature". Ca danse, ça parle écologie. C'est génial, une vraie fête de campagne baba cool. Un groupe de filles de Montréal est là, qui voyagent de ferme en ferme en travaillant contre le gîte et le couvert. Elles parcourent ainsi tout le Canada.


La nourriture que tout le monde a apportée est super bonne. Ca change des mes pâtes au thon. Le poisson cru fut délicieux. Je m'en suis tellement empiffré que j'avais la barbe qui sentait encore le lendemain.

Le moment fort de la soirée se passe vers minuit quand, d'un coup, des lumières vert-jaune envahissent le ciel, dansant et bougeant comme des spots. Une aurore boréale! Ma première. Je ne m'attendais pas à pouvoir assister à ça en été. C'est magique! Merveilleux! Et on y aura droit pendant 20 minutes. Malheureusement, vu que le ciel n'est pas très sombre, les couleurs sont faibles, et donc impossibles à prendre en photo.

Durant la soirée, Darren propose de faire le lendemain le tour de sa propriété et de nous faire découvrir les fleurs et plantes du coin. Son pote Chris, les Québecoises et moi-même sommes de la partie. C'est super! Ce type est émerveillé devant n'importe quelle manifestation de la nature. Il nous explique tout avec passion et rien ne lui échappe. Il nous amène finalement à une petite cascade dans laquelle il a l'habitude de venir se laver. On l'imite et on se retrouve tous au bain. C'est frais, et tellement bon et pur!

Darren en guide nature
 

Après cette super randonnée agrémentée d'un bon bain, il est midi, il fait splendide et j'ai tout le temps de plier mes affaires et de rallier ma prochaine étape. Ce que je viens de vivre avec eux ces dernières 24h m'a complètement requinqué, même si la nuit fut courte, et j'ai hâte de reprendre la route, gonflé d'énergie et de merveilleux souvenirs. Je dis au revoir à tout le monde et remercie chaleureusement Darren pour son accueil. Il me remercie à son tour d'avoir eu "5 minutes pour lui parler", on se hug comme il se doit, et je remonte sur ma bicyclette pour de nouvelles aventures.

mercredi 11 juillet 2012

 
Alaska - Traversée du Sud-Est

Après avoir dit au revoir à mes nouveaux copains, c'est bien décidé et content que je prends le jour suivant le ferry à destination du Canada. Ces deux derniers jours ont été pleins d'imprévus qui me feront de beaux souvenirs. Au revoir, Alaska! Sus au Canada!

Cette fois, le ciel est clair, et cette deuxième traversée de deux jours au milieu des fjords s'annonce superbe. Le coucher de soleil dans ces étroits passages entourés de montagnes et de forêts offre de superbes paysages. C'est complètement sauvage et inhabité, à part dans les petits ports où on fait escale. Je vois des aigles, des phoques, des castors. Toujours pas de baleines, tant pis. A part celles qu'il y a sur le bateau...










 
Alaska - Mendenhall Glacier



Les deux jours de traversée ne sont finalement pas terribles, le temps étant dégueu. Juste le départ de Whittier, avec cette ligne de nuages à 100 m sur les falaises, est magique et irréel. Mais le reste du temps, il pleut. J'ai vu deux ailerons noirs passer à la surface de l'eau, mais je n'ai pas pu voir ce que c'était. Peut-être des orques. Trop rapides pour pouvoir en profiter. L'arrivée du ferry dans Auke Bay, à 20 km de Juneau, est dominée par Mendenhall Glacier, qu'on voit au loin et qui fait bien entendu partie de ma liste de choses à voir dans le coin.
Je décide toutefois d'aller en premier au centre de Juneau afin d'obtenir les infos sur les transports ou excursions vers Glacier Bay, une immense baie remplie de glaciers, et pouvoir ainsi gérer mon emploi du temps. Dans cette contrée inaccessible par la route, je suis malheureusement tributaire des horaires des ferries et je dois en tenir compte. Mais l'attrait de la glace sera plus fort. Au dernier moment, je bifurque vers le glacier. Il ne pleut pas, autant en profiter tout de suite. Cette côte sud-est alaskienne est réputée pour être très pluvieuse. J'irai plus tard en ville.



Le glacier se déverse dans un lac, ce qui est superbe, et est également un des plus accessibles d'Alaska. Donc, le coin est évidemment blindé de touristes plus glands les uns que les autres. On sort du bus, on fait une photo, on se plaint qu'il fasse froid, on prend une photo du gars à vélo avec sa plaque d'immatriculation (j'ai eu mon petit moment de gloire), on se traîne, on retourne vite au bus et on se barre pour être à l'heure au souper. Y a pas à dire, certains savent apprécier leurs vacances et profiter de ce que la nature peut offrir. Je reste donc là deux heures, à contempler le glacier et les icebergs et à rire des gens. Une bonne femme engueule son mari car il prend trop son temps et si ça continue, ils vont rater le bus.


Allez, je vais bouger. Je pars m'installer dans le camping sur les bords du lac avec vue sur le glacier. Somptueux! Je me débarrasse de tous mes sacs, et ainsi allégé, m'en vais vers le centre-ville en espérant assister à l'animation du 4 juillet. A peine parti, il se met à pleuvoir. Et finalement, la ville est à 25 km du camping. Avec ces étapes de 90 km, j'ai un peu perdula notion des distances et je m'étais dit que ça irait vite; 20 bornes aller, 20 retour. Mais ce n'est quand même pas tout près. En terme d'étape, c'est peu et ça passe vite, mais quand il s'agit d'un aller-retour de pur transport sans intérêt, de plus sous la pluie, ça change la donne. Ca devient très vite vachement long! Comme quoi l'état d'esprit fait énormément. J'arrive donc à Juneau trempé, tout est fermé (évidemment, gros malin, il est 18h et c'est jour férié) et la ville est morte. J'apprendrai deux jour après qu'ici, vu qu'il fait clair très tard, on fête le 4 juillet pendant la nuit du 3 au 4. Merci, au revoir... Et donc, après 10 minutes d'errance, je repars vers le camping. Me taper 50 bornes sous la pluie, absolument pour rien du tout, c'est fait! Finalement, je n'ai même pas eu mes infos sur les ferries vers Glacier Bay. De retour à la tente, je consulte donc pour la vingtième fois les horaires que j'ai depuis le début. On ne sait jamais que quelque chose m'aurait échappé. Et évidemment, tout de suite, je le vois. Je l'avais sous le nez depuis le début, mais ç'aurait été trop facile. Malheureusement, les nouvelles sont mauvaise et le ferry n'opère que du 1er mai au 30 juin. Allez savoir pourquoi... Il n'y a que l'avion pour y aller mais ça coûte extrêmement cher. Ce sera sans moi. OK, je n'ai donc pas énormément de choses à faire ici et je vais essayer du profiter du glacier le plus possible.

Et donc le lendemain, je me lève avec pour but de faire une randonnée de plusieurs heures qui permet de s'approcher du glacier. Je constate que le niveau du lac et de la rivière s'est élevé de plus d'un mètre. L'eau est plus proche de ma tente qu'hier et elle est beaucoup plus agitée. Qu'est-ce qui se passe? Il n'y a tout de même pas de marées ici... Je vois que certains sites du camping ont été condamnés. Bon, j'oublie le truc et je pars, tout motivé, vers mon sentier de randonnée. Et bien sûr, comme un truc foireux arrive rarement seul, les rangers l'ont fermé juste aujourd'hui. Et c'est là que j'obtiens l'explication de ce niveau bizarre de l'eau. Un bassin, situé derrière le glacier et contenu par celui-ci s'est rempli totalement. De ce fait, le barrage naturel de glace s'est élevé sous la pression de l'eau, laissant le bassin déverser des millions de litres d'eau dans le glacier, et par extension dans le lac. Une fois que le bassin est suffisamment drainé, le barrage de glace peut se remettre en place et bloquer à nouveau l'eau. C'est un phénomène connu et prévu qui se passe souvent après de fortes pluies. Là, c'est aujourd'hui que ça se passe, justement le jour où je me pointe pour prendre ce sentier qui, de ce fait, est complètement inondé et impraticable. Décidément, quand l'Alaska a décidé de t'emmerder, il ne le fait pas à moitié. Ca me fait penser à Into The Wild et cette histoire de rivière devenue quatre fois plus large et complètement déchaînée. C'est pas des conneries, j'en ai une petite illustration sous les yeux. Le niveau ne cesse de monter et les descentes de la rivière en rafting sont annulées. Ca fout un peu les jetons. La nature ici est maître et ne fait pas de cadeaux. Je vois l'eau se rapprocher de ma tente, mais les rangers sont catégoriques, ça va s'arrêter ce soir et mon campement est suffisamment en hauteur.


OK, je vais retourner du côté où j'étais avec les touristes hier, il n'y a plus que ça à faire. Il y a un chemin qui s'écarte du pôle touristique et je fais finalement une promenade sympa d'où je peux admirer le glacier en hauteur. C'est superbe! Avec tout ça, je n'ai plus grand-chose à faire ici et je décide de reprendre le ferry vers le Canada plus tôt que prévu: demain à 5h45. Cette fois, j'ai bien vérifié que c'était PM...






Le lendemain, il fait beau, le niveau d'eau a baissé et le sentier de randonnée est à nouveau ouvert. Avec ce ferry du soir, j'ai le temps d'aller m'approcher du glacier. Je replie mes affaires mais laisse ma tente dressée, le temps de la randonnée, afin d'y laisser mes sacs. Je cache mon vélo au début du sentier et je commence à marcher. Je rejoins très vite deux filles qui me proposent de faire la randonnée avec elles. Non, peut-être! Attends, des poupées... Ici, en pleine brousse.

Elles s'appellent Michelle et Zinnia et travaillent pour une société qui organise des descentes de la rivière en raft et des ballades en canoë sur le lac près des icebergs. Je leur dis que je veux m'approcher du glacier et elle m'apprennent que le chemin n'y mène pas vraiment, qu'il faut en prendre un autre, caché et plus difficile d'accès. Elles n'avaient pas l'intention d'aller par là, mais décident de m'accompagner. Et heureusement, car je ne l'aurais jamais trouvé sans elles. On se retrouve donc près du glacier et c'est splendide! Le déversement du bassin a également provoqué le détachement d'icebergs par le dessous du glacier, ce qui fait qu'ils sont exceptionnellement bleus de pureté. C'est fabuleux!  Ils ont l'air petits mais un canoë qui passe à proximité révèle qu'ils ont la hauteur d'un immeuble de trois étages. Et c'est sans compter la partie immergée.
 

 


Elles me demandent quels sont mes plans pour la suite et je leur dis que j'ai l'intention de prendre le bateau du soir. "Parce que, si tu veux, on peut t'emmener demain faire du rafting. On t'incruste dans un groupe de touristes et le tour est joué. Et c'est gratos." J'ai dû répondre dans le quart de millième de seconde qui a suivi qu'évidemment j'étais emballé. Génial! Je prendrai le ferry deux jours après, tiens. Facile. C'est tellement gai de n'avoir aucun plan. Pour le reste de la journée, elles m'invitent chez elles. La quinzaine de saisonniers qui travaillent avec elles habitent dans plusieurs maisons du quartier et me voilà présenté à tout le monde et accueilli les bras ouverts. Je raconte mon voyage, on boit des bières, du whisky dégueulasse (décidément...), on joue de la guitare, on fait des jeux à boire. Je passe une super soirée, une vraie guindaille à l'américaine. Ca se termine avec tout le monde caisse comme des boudins. Excellent!



Le lendemain, la tête dans le fion, on part accueillir les touristes débiles (eux-mêmes disent ça, je ne suis pas le seul) et je me joins à l'équipage de Michelle, qui est la guide.
La descente durera près de deux heures. La rivière est assez calme et ce n'est pas du rafting de malade, mais ça n'en reste pas moins génial. Le paysage est magnifique. On a la chance d'approcher un aigle qui nous regarde passer à 5 m sur un rocher au bord de l'eau. Le truc comique: ils ont une reproduction de Manneken Pis qui pisse dans l'eau. Mais qu'est-ce que ça fout là? C'est drôle. En tout cas, la GoPro a servi et la descente des rapides est filmée. Merci à toute l'équipe. Finalement, tout ça est arrivé grâce à cette inondation qui m'avait au début mis des bâtons dans les roues. C'est marrant.

 
Alaska - Portage Glacier & Whittier

Pour les dix kilomètres restants du lendemain, j'en profite pour aller faire un petit détour du côté de Portage Lake et les glaciers environnants. C'est beau. On voit les reflets bleus de la glace et j'ai droit à mes premiers icebergs.




Après ça, il me reste à passer un tunnel interdit aux vélos. C'est le seul moyen d'accès à Whittier, autre que par mer. Mes potes de Denali m'avaient également dit que c'était faisable à vélo car l'auto-stop marche très bien et qu'ils n'avaient pas dû attendre bien longtemps avant que quelqu'un les embarque. Je me présente donc au guichettier pour lui demander à quel endroit je peux faire du stop. Il me demande de me mettre sur le côté et appelle un responsable pour avoir l'info. Le gars derrière moi, dans un gros pick-up qui remorque un bateau, entend la conversation et dit au type qu'il veut bien me prendre. Et voilà! Même pas eu besoin de faire du stop ni d'attendre. C'est génial à quel point les gens sont sympas.

Arrivé à Whittier, la ville est comme beaucoup de ports: triste, moche et sans grand intérêt. De plus, en passant de l'autre côté des montagnes, on se retrouve du côté des nuages et de la pluie. Le Californien l'avait rebaptisée Shittier. Je comprends assez pourquoi. Ca change radicalement de ce que j'ai eu hier. Après avoir acheté mon billet de ferry pour le lendemain, je profite de l'après-midi pour faire une petite randonnée en laissant mon vélo caché au début du sentier, dans un endroit peinard où, finalement je camperai en fin de journée. Cette fois, la douche se fera à la gourde.

Le sentier traverse la forêt pour monter au-dessus de la ville. Certains passages sont envahis par d'énormes tas de neige compressée qui n'a pas encore fondu. J'escalade, je glisse, je me plante, et finalement me retrouve tout en haut où je reste admirer le paysage pendant une bonne heure sans rien faire. Juste tout surplomber et regarder les bateaux, la neige, les glaciers, les nuages. C'est bon.




Pendant la grimpette, je m'étais fait une réflexion à propos des ours. Jusqu'ici, j'avais toujours appliqué les règles de prévention mais sans trop me rendre compte du bazar. Il faut dire que chez nous, on ne nous a jamais appris à faire attention aux bêtes sauvages. Très peu de risques qu'une taupe enragée nous saute à la gorge. Et donc, le "faites attention aux ours" restait malgré tout assez mythique. Jusqu'à maintenant... Je prends soudain conscience que je suis seul dans la forêt et les buissons. Tout de suite, je repense à tous ces trucs d'ours et j'ai une boule dans le ventre. Je regarde le sentier tourner derrière les buissons et ça fait beaucoup plus réaliste. Et s'il y avait une grosse gueule là-derrière? J'arrête? Je redescends? Non, je vais continuer en appliquant la règle de base en randonnée: faire du bruit, que l'ours sache qu'on est là et ne soit pas surpris. Me voilà donc reparti, arpentant mon sentier en chantant bien fort comme un débile. Au début, c'est difficile, randonnée étant tout de même associée à tranquillité, on écoute les oiseaux, la nature et tout ça. Alors, se retrouver à s'égosiller comme un goret, ça perturbe et entâche un peu le concept. Mais bon, si ça peut éviter de se retrouver à servir de chewing-gum à Baloo... Ceci dit, je ne crains pas grand chose, l'ours n'étant pas présent dans les environs. L'endroit est trop isolé par les montagnes. A moins qu'il ne fasse du stop comme moi pour prendre le tunnel, très peu de chances d'en voir ici. Mais bon, restons prudent, les probabilités sont toujours plus élevées que sur ma terrasse à Saint-Josse.


Aujourd'hui, embarquement pour une traversée du Golfe d'Alaska de deux jours, destination Juneau, la capitale. On sera alors le 4 juillet, jour d'indépendance. J'espère qu'il y aura des animations et la fête, et que je verrai des baleines pendant la traversée. Plein de choses! Le check-in est à 8h45 et je me présente pile à l'heure après être sorti de ma forêt. Mais les bureaux n'ouvrent qu'à 9h. C'est quoi ce truc? Dès l'ouverture, je me présente donc au comptoir, mais la fille, me reconnaissant, me dit que je ne dois pas me présenter avant 8h45. Je reste planté devant elle, ne bitant rien à ce qui se passe. Je regarde l'horloge: 9h10. Ai-je fait un saut dans une dimension parallèle? Où est Marcel Béliveau? Ah oui, il est mort. Elle voit bien à mon regard de merlan frit que je ne capte rien et me réexplique gentiment l'histoire. "J'ai imprimé hier votre ticket avec l'heure." "Mais il est passé 9h", osé-je timidement en pointant l'horloge du doigt. "8h45 PM, ce soir." La douche froide! J'avais complètement oublié cette histoire de AM et PM, moi. Et mes deux semaines en brousse ne m'ont pas aidé. Je regarde mon ticket. En effet, il y a un PM juste à côté... Je me fais un peu l'effet du Jean-Claude Dus à la gare: "Je suis pas fou, c'est écrit St-Lazare! C'est mes yeux ou quoi?" "Je crois que ça doit être vos yeux." "Ah ouais, c'est mes yeux." Bon, il vaut mieux dans ce sens-là, le prochain bateau est dans deux semaines. Je me confonds en excuses, lui expliquant que je viens de Mars, et je m'en vais honteux. OK, me voilà condamné à attendre 12h. Les nuages se sont abaissés à 100 m, pas moyen d'aller faire une randonnée en altitude. Et il n'y a rien dans ce bled. Si j'aurais su, je m'aurais levé plus tard! Lecture et musique, c'est parti!

 
Alaska - Le long de la côte

Le lendemain, il fait toujours superbe. Le but maintenant est de rallier Whittier, à 100 km, afin de prendre un ferry jusque Juneau, dans les fjords du Sud-Est, et m'en foutre plein les mirettes avec des glaciers. Je ne sais pas si j'y arriverai aujourd'hui, mais le bateau est dans deux jours, ce qui me laisse le temps. La plaque d'immatriculation que j'ai trouvée il y a une semaine sur une bagnole abandonnée et accrochée à mon vélo fait fureur. Ca tue! Mon vélo est officiellement alaskien. J'adore! Et ça suscite pas mal de commentaires des gens qui trouvent ça génial.

   
Tout le trajet se fait le long d'un fjord, le Turnagain Arm, et c'est juste magnifique avec les montagnes enneigées et les glaciers en arrière-plan. On voit plein de chèvres des montagnes qui approchent sans avoir peur. A un moment, une piste cyclable me permet de m'éloigner de la route et de m'enfoncer dans les bois. C'est là que j'entends un cri de rapace très proche. Je tourne la tête, et à 15 mètres de moi, sur un sapin, trois aigles trônent majestueusement. Je pile sur mes freins et m'offre une séance photo de luxe. On dirait qu'ils posent pour moi. Terrible!



Plus loin, après trois heures de route, je profite d'un banc pour m'allonger cinq minutes qui, dans la seconde où je ferme les yeux, se transforment en trois quarts d'heure, comme ça, sans prévenir. Toujours pas compris ce qui s'est passé... C'est un chien qui m'a réveillé en venant me renifler et me foutre de la bave dans la barbe. Bon, là-dessus, je redémarre et le vent en a profité pour se lever. Et pas de la petite brise. Non, le bon gros de face qui fait mal avec des grosses rafales qui manquent de te foutre à terre. Celui qui t'oblige à abaisser ton guidon pour avoir une position plus couchée et à pédaler sur ton petit plateau. A plat.



Mes potes de Denali m'en avaient parlé et je m'étais étonné de ne pas encore l'avoir eu. Il dormait, tout simplement. Et là, il est en forme! En parlant de dormir, je suis bien content d'avoir piqué un somme avant cette épreuve. Heureusement que le paysage reste splendide.

Il me reste 30 bornes, mais je m'arrêterai après 90 km, laissant les dix dernières pour le lendemain. J'ai les jambes mortes et de plus, je trouve un chouette étang sur les bords duquel je décide de camper. Encore une bain sauvage. Je commence sérieusement à apprécier de me laver dans la nature. Ca a son charme même si c'est frisquet.



mardi 3 juillet 2012

 
Alaska - Train Denali-Anchorage


Après cette visite de l'intérieur, l'étape suivante est d'aller sur la côte, dans les fjords du sud, pour voir les glaciers et la vie marine. Je dois pour cela retourner à Anchorage et je décide de le faire en train. Denali est un des seuls endroits où il s'arrête. Je n'ai pas l'intention de me retaper la route en sens inverse pendant une semaine et de plus, le trajet en train est réputé pour être splendide. Et il l'est! Quittant Denali sous la pluie, le ciel se dégage une heure après, pour devenir complètement bleu en fin de journée. Le trajet dure 8 heures et est loin d'être lassant. On traverse des forêts en longeant des rivières, on passe au-dessus de canyons, au milieu de marais, dans des vallées escarpées. Ca vaut vraiment le coup et c'est encore une fois à couper le souffle. De plus, on voit des élans et des rapaces.






 

Arrivé à Anchorage, je retourne à l'auberge d'où j'avais commencé mon périple, cette fois avec plein d'histoires et d'images en tête. C'est marrant de revoir cet endroit d'un autre oeil. Comme si j'étais un peu plus aguerri. Ceci dit, c'est le cas, mais c'est surtout le fait de revenir au début qui nous en fait prendre conscience. Les choses sont différentes. On n'a plus que des rêves, il y a du vécu. Là-dessus, je dors comme un bébé, jouissant d'un vrai matelas. Après deux semaines en tente, je commençais à avoir mal au dos le matin.