mercredi 11 juillet 2012

 
Alaska - Portage Glacier & Whittier

Pour les dix kilomètres restants du lendemain, j'en profite pour aller faire un petit détour du côté de Portage Lake et les glaciers environnants. C'est beau. On voit les reflets bleus de la glace et j'ai droit à mes premiers icebergs.




Après ça, il me reste à passer un tunnel interdit aux vélos. C'est le seul moyen d'accès à Whittier, autre que par mer. Mes potes de Denali m'avaient également dit que c'était faisable à vélo car l'auto-stop marche très bien et qu'ils n'avaient pas dû attendre bien longtemps avant que quelqu'un les embarque. Je me présente donc au guichettier pour lui demander à quel endroit je peux faire du stop. Il me demande de me mettre sur le côté et appelle un responsable pour avoir l'info. Le gars derrière moi, dans un gros pick-up qui remorque un bateau, entend la conversation et dit au type qu'il veut bien me prendre. Et voilà! Même pas eu besoin de faire du stop ni d'attendre. C'est génial à quel point les gens sont sympas.

Arrivé à Whittier, la ville est comme beaucoup de ports: triste, moche et sans grand intérêt. De plus, en passant de l'autre côté des montagnes, on se retrouve du côté des nuages et de la pluie. Le Californien l'avait rebaptisée Shittier. Je comprends assez pourquoi. Ca change radicalement de ce que j'ai eu hier. Après avoir acheté mon billet de ferry pour le lendemain, je profite de l'après-midi pour faire une petite randonnée en laissant mon vélo caché au début du sentier, dans un endroit peinard où, finalement je camperai en fin de journée. Cette fois, la douche se fera à la gourde.

Le sentier traverse la forêt pour monter au-dessus de la ville. Certains passages sont envahis par d'énormes tas de neige compressée qui n'a pas encore fondu. J'escalade, je glisse, je me plante, et finalement me retrouve tout en haut où je reste admirer le paysage pendant une bonne heure sans rien faire. Juste tout surplomber et regarder les bateaux, la neige, les glaciers, les nuages. C'est bon.




Pendant la grimpette, je m'étais fait une réflexion à propos des ours. Jusqu'ici, j'avais toujours appliqué les règles de prévention mais sans trop me rendre compte du bazar. Il faut dire que chez nous, on ne nous a jamais appris à faire attention aux bêtes sauvages. Très peu de risques qu'une taupe enragée nous saute à la gorge. Et donc, le "faites attention aux ours" restait malgré tout assez mythique. Jusqu'à maintenant... Je prends soudain conscience que je suis seul dans la forêt et les buissons. Tout de suite, je repense à tous ces trucs d'ours et j'ai une boule dans le ventre. Je regarde le sentier tourner derrière les buissons et ça fait beaucoup plus réaliste. Et s'il y avait une grosse gueule là-derrière? J'arrête? Je redescends? Non, je vais continuer en appliquant la règle de base en randonnée: faire du bruit, que l'ours sache qu'on est là et ne soit pas surpris. Me voilà donc reparti, arpentant mon sentier en chantant bien fort comme un débile. Au début, c'est difficile, randonnée étant tout de même associée à tranquillité, on écoute les oiseaux, la nature et tout ça. Alors, se retrouver à s'égosiller comme un goret, ça perturbe et entâche un peu le concept. Mais bon, si ça peut éviter de se retrouver à servir de chewing-gum à Baloo... Ceci dit, je ne crains pas grand chose, l'ours n'étant pas présent dans les environs. L'endroit est trop isolé par les montagnes. A moins qu'il ne fasse du stop comme moi pour prendre le tunnel, très peu de chances d'en voir ici. Mais bon, restons prudent, les probabilités sont toujours plus élevées que sur ma terrasse à Saint-Josse.


Aujourd'hui, embarquement pour une traversée du Golfe d'Alaska de deux jours, destination Juneau, la capitale. On sera alors le 4 juillet, jour d'indépendance. J'espère qu'il y aura des animations et la fête, et que je verrai des baleines pendant la traversée. Plein de choses! Le check-in est à 8h45 et je me présente pile à l'heure après être sorti de ma forêt. Mais les bureaux n'ouvrent qu'à 9h. C'est quoi ce truc? Dès l'ouverture, je me présente donc au comptoir, mais la fille, me reconnaissant, me dit que je ne dois pas me présenter avant 8h45. Je reste planté devant elle, ne bitant rien à ce qui se passe. Je regarde l'horloge: 9h10. Ai-je fait un saut dans une dimension parallèle? Où est Marcel Béliveau? Ah oui, il est mort. Elle voit bien à mon regard de merlan frit que je ne capte rien et me réexplique gentiment l'histoire. "J'ai imprimé hier votre ticket avec l'heure." "Mais il est passé 9h", osé-je timidement en pointant l'horloge du doigt. "8h45 PM, ce soir." La douche froide! J'avais complètement oublié cette histoire de AM et PM, moi. Et mes deux semaines en brousse ne m'ont pas aidé. Je regarde mon ticket. En effet, il y a un PM juste à côté... Je me fais un peu l'effet du Jean-Claude Dus à la gare: "Je suis pas fou, c'est écrit St-Lazare! C'est mes yeux ou quoi?" "Je crois que ça doit être vos yeux." "Ah ouais, c'est mes yeux." Bon, il vaut mieux dans ce sens-là, le prochain bateau est dans deux semaines. Je me confonds en excuses, lui expliquant que je viens de Mars, et je m'en vais honteux. OK, me voilà condamné à attendre 12h. Les nuages se sont abaissés à 100 m, pas moyen d'aller faire une randonnée en altitude. Et il n'y a rien dans ce bled. Si j'aurais su, je m'aurais levé plus tard! Lecture et musique, c'est parti!

 
Alaska - Le long de la côte

Le lendemain, il fait toujours superbe. Le but maintenant est de rallier Whittier, à 100 km, afin de prendre un ferry jusque Juneau, dans les fjords du Sud-Est, et m'en foutre plein les mirettes avec des glaciers. Je ne sais pas si j'y arriverai aujourd'hui, mais le bateau est dans deux jours, ce qui me laisse le temps. La plaque d'immatriculation que j'ai trouvée il y a une semaine sur une bagnole abandonnée et accrochée à mon vélo fait fureur. Ca tue! Mon vélo est officiellement alaskien. J'adore! Et ça suscite pas mal de commentaires des gens qui trouvent ça génial.

   
Tout le trajet se fait le long d'un fjord, le Turnagain Arm, et c'est juste magnifique avec les montagnes enneigées et les glaciers en arrière-plan. On voit plein de chèvres des montagnes qui approchent sans avoir peur. A un moment, une piste cyclable me permet de m'éloigner de la route et de m'enfoncer dans les bois. C'est là que j'entends un cri de rapace très proche. Je tourne la tête, et à 15 mètres de moi, sur un sapin, trois aigles trônent majestueusement. Je pile sur mes freins et m'offre une séance photo de luxe. On dirait qu'ils posent pour moi. Terrible!



Plus loin, après trois heures de route, je profite d'un banc pour m'allonger cinq minutes qui, dans la seconde où je ferme les yeux, se transforment en trois quarts d'heure, comme ça, sans prévenir. Toujours pas compris ce qui s'est passé... C'est un chien qui m'a réveillé en venant me renifler et me foutre de la bave dans la barbe. Bon, là-dessus, je redémarre et le vent en a profité pour se lever. Et pas de la petite brise. Non, le bon gros de face qui fait mal avec des grosses rafales qui manquent de te foutre à terre. Celui qui t'oblige à abaisser ton guidon pour avoir une position plus couchée et à pédaler sur ton petit plateau. A plat.



Mes potes de Denali m'en avaient parlé et je m'étais étonné de ne pas encore l'avoir eu. Il dormait, tout simplement. Et là, il est en forme! En parlant de dormir, je suis bien content d'avoir piqué un somme avant cette épreuve. Heureusement que le paysage reste splendide.

Il me reste 30 bornes, mais je m'arrêterai après 90 km, laissant les dix dernières pour le lendemain. J'ai les jambes mortes et de plus, je trouve un chouette étang sur les bords duquel je décide de camper. Encore une bain sauvage. Je commence sérieusement à apprécier de me laver dans la nature. Ca a son charme même si c'est frisquet.



mardi 3 juillet 2012

 
Alaska - Train Denali-Anchorage


Après cette visite de l'intérieur, l'étape suivante est d'aller sur la côte, dans les fjords du sud, pour voir les glaciers et la vie marine. Je dois pour cela retourner à Anchorage et je décide de le faire en train. Denali est un des seuls endroits où il s'arrête. Je n'ai pas l'intention de me retaper la route en sens inverse pendant une semaine et de plus, le trajet en train est réputé pour être splendide. Et il l'est! Quittant Denali sous la pluie, le ciel se dégage une heure après, pour devenir complètement bleu en fin de journée. Le trajet dure 8 heures et est loin d'être lassant. On traverse des forêts en longeant des rivières, on passe au-dessus de canyons, au milieu de marais, dans des vallées escarpées. Ca vaut vraiment le coup et c'est encore une fois à couper le souffle. De plus, on voit des élans et des rapaces.






 

Arrivé à Anchorage, je retourne à l'auberge d'où j'avais commencé mon périple, cette fois avec plein d'histoires et d'images en tête. C'est marrant de revoir cet endroit d'un autre oeil. Comme si j'étais un peu plus aguerri. Ceci dit, c'est le cas, mais c'est surtout le fait de revenir au début qui nous en fait prendre conscience. Les choses sont différentes. On n'a plus que des rêves, il y a du vécu. Là-dessus, je dors comme un bébé, jouissant d'un vrai matelas. Après deux semaines en tente, je commençais à avoir mal au dos le matin.

samedi 30 juin 2012

 
Alaska - Denali National Park

Finalement il fait crado le lendemain. Il pleut sans arrêt et les nuages sont tellement bas qu'on ne voit plus du tout les montagnes. Le voilà, mon jour de repos. Imposé. Il y a tout ce qu'il faut dans ce camping pour y passer un jour de glande.

Aujourd'hui, le ciel est toujours couvert, mais il fait sec et je suis bien reposé. J'enfourche donc ma monture pour la dernière étape qui me sépare du parc national de Denali. Sur la route, je croise deux cyclistes. Le premier est fou. Complètement. On se parle deux minutes, pas plus, mais il ne m'écoute même pas. Il a l'air complètement coké, il est survolté et plein de tics. Il se tire d'un coup. Ouf! La deuxième rencontre est beaucoup plus sympa. C'est un gars qui a démarré son trip tout au nord, sur les bords de l'Océan Arctique, et traverse le pays jusqu'Anchorage. Un très chouette gars. On papote et on rit sur le bord de la route pendant une demi-heure, puis on reprend chacun notre route. 



Enfin l'arrivée au parc! Après 550 km, 7 jours et un dérailleur, m'y voilà. Une route en graviers de 140 km s'enfonce dans le parc, mais n'est pas accessible aux véhicules privés motorisés afin de préserver le plus possible la nature. Les vélos, par contre, y sont autorisés. Cependant, j'ai envie de changer de formule et décide de m'installer pour deux jours dans le premier camping et de m'inscrire toute la journée de demain dans un bus qui fera le trajet aller-retour avec pour mission l'observation de la vie sauvage. Lors de l'enregistrement à l'entrée du parc, une belle surprise m'attend. Beaucoup de règles régissent ce parc et, bien sûr, il faut payer pour tout. J'explique à la poupée de l'accueil, qui affiche que tous les campings sont pleins, que je voyage à vélo, n'ai aucune réservation et aimerais camper ici et aller dans le parc en bus demain. Pas de problème, il reste des places de camping et elle m'inscrit illico dans un tour pour le lendemain. J'avais lu qu'il fallait pourtant réserver bien à l'avance... Au moment de régler la note, je me rends compte que le prix demandé est dérisoire et comprend seulement les deux nuits de camping. Je lui demande quand je devrai payer l'entrée au parc et le bus et elle me répond en me tendant le ticket du bus : "Ne t'en fais pas pour ça. On apprécie beaucoup les gens qui viennent jusqu'ici à vélo. Pas d'impact sur la nature. C'est cadeau." Waouw! Dans un pôle touristique pareil, où tout est payant, même la douche (qui m'est aussi offerte), c'est tout simplement génial. Tout est tellement fait pour décourager et limiter les véhicules personnels (tarifs, règles, etc), que j'avais eu du mal à comprendre le truc en lisant le guide et je ne savais pas ce que j'allais pouvoir faire. Finalement, on me déroule presque le tapis rouge parce que je traverse le pays à vélo. Ca, c'est motivant! En plus, ça me fait une jolie économie. Pour le coup, je m'offre la Guinness la plus chère de l'univers: 13 dollars.

Je passe la soirée avec mes deux voisins, un père et son fils. Le gars a l'air d'avoir beaucoup de mal à vivre ici et ne comprend pas comment je fais pour pédaler seul là-dedans. Pour la peine, il m'invite à leur table, m'offre un steak grillé au barbecue et sort du whisky canadien. Les Canadiens font certainement plein de choses très bien, mais ils devraient arrêter le whisky. Ils ratent. N'empêche que je me couche quand même un peu caisse, le gars a la main légère et ça fait tout de même plaisir. Chouette soirée! Je me fais aussi un autre petit pote qui essaie de venir chiper ma bouffe. A cet effet justement, il y a des containers blindés prévus dans lesquels on est obligé de stocker toute notre nourriture. Ca ne rigole pas, et les rangers viennent vérifier.




 

 

 

Visite du parc

J'embarque à 9h dans un vieux bus scolaire pour un trajet de 8h dans le parc. La consigne est de crier "Stop!" dès qu'on voit un animal et le chauffeur s'arrête. En parlant d'animaux, ceux qui m'entourent dans le bus valent aussi le déplacement: des vieux à casquette, des gros à casquette, des familles à casquette.

Que de l'Américain très très moyen. Ils sont à Disney Land et applaudissent comme des gosses quand le chauffeur demande: "Vous êtes prêts? Faites connaissance avec votre voisin car nous sommes tous des amis ici." Et merde... Je m'attends presque à ce qu'ils entonnent en choeur une ode à Jésus. Heureusement, en parlant de voisin, je suis encore une fois bien tombé. Cinq sexagénaires de New-York, rien à voir, ouverts, cools, une pêche d'enfer et qui sont là pour se bidonner viennent s'installer près de moi. Ils boivent des bières en cachette et se moquent des autres vieux. C'est génial!

Pour la visite du parc, je ne vais pas m'étendre, mais plutôt laisser les photos parler. C'est le sauvage à l'état pur. Merveilleux, immense. Le temps est très couvert et on n'aura donc pas de vue sur les hautes montagnes enneigées (que j'ai quand même vues de loin sur la route en venant il y a quelques jours), mais déjà comme ça, c'est à couper le souffle et j'en ai les larmes au yeux. On verra aussi pas mal de vie sauvage: des ours, des coyotes, un loup, des caribous et des mouflons. J'ai été très ému en voyant les ours et le loup. C'est bizarre de les voir en vrai devant soi, juste vivre dans leur élément naturel. Ca fait presque irréel.

coyote






grizzly



loup


caribous
Au final, j'ai bien fait de prendre ce bus car j'ai vu bien plus que si j'avais été seul à vélo. Quarante paires d'yeux qui cherchent sont plus efficaces qu'une seule, surtout si elle doit faire attention à la route. Et puis, j'ai bien ri avec mes voisins.
 
Le soir, de retour au camping, je rencontre trois cyclistes: un Californien et un couple du Colorado. Ils n'ont pas envie de payer pour le camping et me demandent s'ils peuvent squatter ma parcelle. Ils ont l'air bien cools et je les invite volontiers. Ils tiennent à me payer la moitié de la nuit et le Californien va chercher des bières. On passe une super soirée à quatre avec nos bières et nos histoires. Le Californien est complètement caisse après deux pils qui sont presque de l'eau. C'est drôle, il ne tient pas du tout. Le couple du Colorado me donne leurs coordonnées car ils habitent près de Denver, où je termine mon voyage en septembre, et ils me proposent de passer chez eux et de me conduire à l'aéroport. C'est incroyable, le nombre de rencontres sympas et géniales que je fais ces derniers jours. Il faut que je pense à prendre des photos d'eux!




mardi 26 juin 2012

 
Alaska - Sur la route du Nord (2)


J'ai moins le moral qu'hier et la mise en route est difficile. Le ciel est sombre, couvert et je me retrouve nez à nez avec mon problème de dérailleur que je vais devoir gérer aujourd'hui. J'ai un peu peur du verdict et je me prépare au pire. Je suis aussi un peu démoralisé à l'idée de devoir refaire le trajet d'hier, qui n'était pas des plus sympas. Bon, à l'attaque! Une heure et demie après que l'hôte du camping, bien gentil, m'a appelé un taxi, le voici qui arrive. Ca tombe bien, c'est un monospace, il y aura la place pour mon bexon. Sur le chemin, je visualise ce que j'ai parcouru la veille et ça me semble énorme à refaire. Une heure plus tard, je débarque devant le magasin de vélos et le type d'hier, qui m'a reconnu, sort voir ce qu'il se passe. Je lui montre mon éclopé et sa réaction ne laisse planer aucun doute, il va falloir opérer. Après diagnostic, il m'annonce ne pas avoir la pièce qui tient le dérailleur au vélo. C'est ça le plus chaud. Son plus grand challenge est alors de redresser la mienne, qui est complètement tordue, à l'aide d'un étau, sans la casser. Il y arrive finalement très bien et me dit au bout d'un quart d'heure: "OK, sans vouloir m'avancer, je pense qu'il y a moyen." Ma chance: il a juste un exemplaire de dérailleur qu'il me faut. Ouf! Il installe le brol, change ma chaîne qui est tordue, remplace le câble, met un nouveau rayon, et après 2h de soins intensifs, il me rend l'animal, prêt à reprendre la route. Merci chef! Tu ne t'es pas gouré de métier, toi. Alors que je m'étais résolu à attendre le lendemain dans le meilleur des cas, il est 14h30, le ciel est maintenant tout bleu, il fait chaud et j'ai tout le temps de reparcourir ces 60 bornes. Autant les faire le plus vite possible, j'ai une revanche à prendre. Et ces bonnes nouvelles m'ont foutu la pêche! 

Après plus ou moins trois heures de route, je retrouve le lieu du crime et en profite pour y dresser une sépulture en hommage à feu mon dérailleur et me recueillir quelques instants. La vie n'a pas toujours été facile à deux, tu avais tes petites crises: "Non, j'ai pas envie de passer la vitesse. Et puis, je vais sauter la deuxième. Et tiens, je vais dérailler en pleine ascension." Mais en gros, on en a fait de belles, tous les deux. L'air de rien, ça demande de l'attention, ces choses-là. On croit que tout est acquis et on ne fait plus d'efforts, jusqu'au jour où elle te claque entre les doigts et te plante sur le bord de la route. Non merci, je n'ai pas besoin de femme, j'ai déjà ce qu'il faut. Après ces instants poignants, je continue mon chemin jusqu'où j'aurais dû arriver hier, Nancy Lake, où je m'arrête dans un dry camping, c'est-à-dire sans douche. Il y en a beaucoup ici. Ce sont juste des camps entretenus par l'Etat dans lesquels la douche est visiblement un luxe dont on se passe. Je suis couvert de sueur, de crème solaire, d'anti-moustiques et de poussière. J'en ai trop besoin, le lac fera office de douche, froid ou pas. Je pique une tête devant les pêcheurs et tout compte fait, l'eau n'est pas si froide. Plus tard, je ferai un feu de bois pour éloigner les moustiques et pouvoir manger peinard sans me foutre des baffes. C'est pénible, même avec du répulsif car ils passent à travers les vêtements et ils arrivent toujours bien à trouver le centimètre carré de peau qu'on n'a pas enduit.

Le lendemain, il fait toujours aussi beau. On approche les 30°C. Oui, je suis en Alaska. J'ai beaucoup de chance car ce temps est exceptionnel. Je continue ma route sur la George Parks Highway, qui devient de plus en plus sauvage. J'ai droit à mon premier aigle royal qui vient planer à moins de 10 m au-dessus de ma tête. Impressionnant et majestueux! C'est la première fois que je vois un oiseau aussi grand d'aussi près. Ouais, à part au zoo, mais bon... En fin de journée, une voiture s'arrête devant moi et je vois sortir un gars que j'avais rencontré deux jours auparavant au camping. Il avait été un peu envahissant, tenant absolument à me dire où je devais aller et ça avait duré un peu trop longtemps à mon goût. Il avait l'air d'être en demande de contact social, alors qu'il était entouré de sa femme et de ses six gosses. Etrange...

Le revoici donc sur le bord de la route, s'avançant vers moi. Et il est ravi de me retrouver! De prime abord, je crains qu'il me retienne encore, mais très vite, ça me fait plaisir de voir à quel point il est heureux de me voir. Il me donne deux bouteilles d'eau glacée, un Snickers et, le meilleur, du saumon pêché et fumé par lui-même. En fait, il est carrément fier, fier de prendre part à mon aventure. "Tu te souviendras de moi, hein? Tu n'oublieras pas Ken Spain!" Finalement, il me touche, ce gars. Il a des paluches à foutre les jetons à un grizzly et une tonche d'ancien taulard mais il est comme un gosse face à moi sur mon vélo, tout impressionné. J'ai l'impression d'avoir illuminé sa journée. En tout cas, lui a illuminé la mienne et je repars gonflé d'énergie. Il m'a dit qu'on se recroiserait sûrement dans deux jours, vu qu'il n'y a qu'une route. Il me faudra une photo avec lui!

Dix minutes plus tard, je m'arrête à Trapper Creek pour camper. Jamais dans mes rêves les plus fous je n'aurais espéré m'arrêter dans un bled appelé Trapper Creek. Les gens sont crados, c'est parfait. Je m'attends presque à voir Lucky Luke débarquer. Ce soir, je mangerai mes pâtes traditionnelles avec le saumon de Ken. Il l'a fait mariner dans un peu d'huile. C'est un régal! Délicieux! J'espère le revoir pour le lui dire. Et peut-être en avoir encore? Ma tente est en plein soleil et il fait chaud jusque 22h. Avec un coucher de soleil à minuit et un lever à 3h, la nuit reste totalement claire et la température ne baisse pas beaucoup. C'est gai!

Le lendemain, les conditions sont toujours aussi bonnes mais je commence à sentir la fatigue. Sur le chemin, on peut enfin admirer le mont McKinley qui écrase tout de son immensité. J'ai beaucoup de chance, il paraît qu'on ne le voit pas souvent. Tiens donc... 


Mont McKinley (6196 m)
L'étape sera un peu plus pénible à boucler, mais je fais tout de même 85 km et je m'arrête à nouveau dans un State Park à Byers Lake. Chouette, il y a encore un lac et je vais pouvoir en profiter pour me décrasser. Couché sur le ponton en train de sécher, je fais la connaissance d'un Québecois. A priori content de parler à quelqu'un, qui plus est, en français, ma joie sera de courte durée. Après m'avoir demandé ce que je faisais comme trip, le gars se la joue blasé et me passe en revue ce que lui a fait, fait et va faire. L'à quel point lui aussi est un aventurier, et qu'il a nourri un ours en lui donnant un biscuit à la main, qu'il a campé dans New-York quand il était jeune, et qu'il a pas peur, et blablabla. Lourd! Je me mets très vite un mode by-pass, mon regard dans le vide, et je pense à autre chose pendant qu'il continue son monologue. De toute façon, il a juste besoin de s'entendre parler. Il m'invite à passer à son mobilhome où il se plaint que sa femme et ses trois soeurs l'attendent. OK, j'ai compris, encore un qui se fait chier.



Plus tard, deux jeunes gars passent à ma tente et me tendent une bière: "On t'a vu seul avec ton vélo et on s'est dit que tu avais sûrement besoin d'une bière." Ils ont lu dans mes pensées. Et cette rencontre-là est très chouette! On parle de tout, d'Europe, d'Amérique, ils sont sur le cul de ce que je fais à vélo, on rit. La responsable du camp passe, ne me fait pas payer et reste papoter avec nous. Bref, je passe une très bonne soirée et leur compagnie m'a bien encouragé. Merci, les gars! Oh zut, avec tout ça, j'ai oublié mon Québecois... Pas de chance.

Je vais me coucher, mais avant ça, je réunis toutes mes vivres dans un sac que je vais mettre à quelques mètres de ma tente. Pas de nourriture dans la tente! Ici, on ne rigole plus, on est sur le terrain de jeu des ours. Bon, il ne faut pas s'inquiéter, l'ours ne chasse pas l'homme et très peu s'aventurent dans les campings. Mais ça peut arriver, s'il a très faim, qu'il sente notre nourriture à des kilomètres à la ronde et qu'il vienne se servir. Il vaut donc mieux éviter les surprises car c'est dans ces cas-là que ça pourrait se révéler dangereux, si l'ours est surpris et prend peur.

Le jour suivant, mon sac est toujours là, intact. Par contre, le soleil, lui, est parti et la pluie est arrivée. Le temps alaskien standard est revenu. Et avec ça, encore plus de moustiques! C'est une vraie calamité. N'étant pas très en forme et vu le temps, je traine dans ma tente, hésitant à rester là la journée pour récupérer. Mais il fait morne et triste et les moustiques m'empêchent de sortir de la tente et d'être relax. Je profite d'une accalmie pour me décider à bouger et je replie mes affaires, emballé dans ma moustiquaire.
A peine depuis 10 minutes sur la route, voilà la pluie qui revient. Et elle ne me lâchera plus pendant les trois heures suivantes. Quelle merde! En plus, je suis crevé et je n'ai pas le moral. Toute la journée sera pourrie. Je ne vois rien du paysage et je suis trempé car, même si j'ai mes vêtements de pluie, il fait trop chaud et je sue comme un bouc en-dessous. La route est monotone, les distances immenses. J'avale juste des kilomètres en me trainant, espérant que ça passe le plus vite possible. Je croise Ken, comme prévu, mais il fait tellement dégueu, qu'il ne traine pas et donc, pas de photo. Y a vraiment rien qui va. Après 65 km, au moment où la pluie se calme, je trouve un espace plat sur le bord d'une rivière où je décide de camper. Je n'en peux plus, j'en ai trop marre. Aucun plaisir aujourd'hui. Heureusement que j'ai pu me tremper dans le lac hier, car la seule douche que j'aurai aujourd'hui, c'est la drache. Au même endroit, cinq jeunes sont en train de mettre à l'eau un kayak et un raft. Il vont descendre la rivière pendant cinq jours. Je passe une heure avec eux à papoter pendant leurs préparatifs et ça me change les idées. Ils viennent du Colorado, juste où je compte terminer mon voyage, et me conseillent de passer à Fort Collins, où il y a neuf brasseries, dont la meilleure s'appelle The New Belgian Brewery. Terrible!

Le jour d'après, il fait meilleur et je me sens beaucoup mieux. Il faut dire que je me suis mis au lit à 20h et que je me suis levé à 11h. Je crois que j'en avais besoin. Même si j'ai beaucoup plus la forme, je n'en ferai pas moins une étape courte, sans forcer. Le paysage commence à varier et les forêts laissent tout doucement place aux plaines. La vue se dégage enfin. Je m'arrête à Cantwell, à 27 miles du parc Denali, mon but. Ce sera pour demain. Pour l'heure, je profite d'un petit resto pour m'enfiler un énorme burger et une soupe de montagnard. Que ça fait du bien! A l'heure qu'il est, je me suis posé dans le camping d'à côté, où je vais pouvoir prendre une douche. Quel luxe! Un écureuil vient me dire bonjour. Il est là, juste devant moi, à 3 mètres. C'est chouette de voir ces animaux sauvages qui se sentent chez eux et n'ont pas peur de nous. Tiens, je me demande quel goût ça a...